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Fleur de fougère (1949)

Un film d’animation de Ladislav Starevitch

dimanche 4 octobre 2009, par Edwige

Ce conte nous plonge dans l’univers de Ladislav Starevitch, qui a inspiré des réalisateurs et scénaristes de films d’animation modernes tels Peter Lord (Chicken Run) et Tim Burton (The Nightmare before Christmas).

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Texture by Kat, licence CC by-nc-nd.

Avant de présenter le film, tentons de le situer dans l’histoire de l’animation. Même si Walt Disney a fait du dessin animé le medium le plus populaire, ce n’est qu’une technique d’animation parmi d’autres. Il en existe en effet plusieurs types : le théâtre d’ombres, la projection d’images colorées (lanterne magique), et l’animation de marionnettes par exemple. Les films de Ladislav Starevitch appartiennent pour la plupart à cette dernière catégorie, qu’il a désignée sous le nom de « plastique animée » par opposition au « dessin animé » [1], mais que l’on appelle communément aujourd’hui « animation en volume » ou « animation image par image » (stop-motion animation en anglais) [2]. À ses débuts (vers 1910), Ladislav Starevitch, qui était passionné d’entomologie, animait essentiellement des insectes naturalisés. Il suffit, pour s’en rendre compte, de jeter un œil à La Vie de la libellule (1909), La Bataille des cerfs-volants (1909) [3], Le Noël des insectes, (1911), La Libellule et la fourmi (1911) ou encore ce petit film au goût de vaudeville : La Vengeance du chef-opérateur (1911) [4]. Il s’est ensuite tourné vers un autre support, qu’il conservera jusque dans ses derniers films : les marionnettes, comme c’est le cas dans Fleur de fougère [5].

Fleur de fougère dure environ 22 minutes. C’est le premier film en couleurs de Starevitch ; « [...] l’utilisation de la pellicule couleur ne change pourtant pas la façon de travailler de Ladislav Starevitch qui fabriquait déjà toutes ses marionnettes et ses décors en couleurs en tenant compte de la correspondance entre les couleurs et les gammes de gris des pellicules noir et blanc [...] » [6]. Cependant, les versions actuellement disponibles sur DVD sont en noir & blanc [7].

Le film, produit en 1949, remporta le prix du meilleur film pour enfants à la Biennale de Venise en 1950.

L’histoire

Un petit garçon nommé Jeannot apprend de son grand-père fermier qu’une fougère magique est capable d’exaucer tous les vœux. Pour cela, il faut s’enfoncer dans la forêt et la cueillir avant le chant du coq. Une fois la nuit tombée, l’enfant part à la recherche de la plante magique.

Première partie

Jeannot et sa mère sont tranquillement installés sur le perron de la ferme. Le petit garçon voudrait que sa mère lui raconte une histoire, mais elle les lui a déjà toutes racontées (Le Chat botté, Cendrillon, les Fables de la Fontaine). C’est alors que le grand-père de l’enfant intervient, lui racontant la légende de la fleur de fougère. Jeannot se lance le défi de la trouver malgré les mises en garde de son grand-père. Une fois la nuit tombée, Jeannot se lève déjà tout habillé sous sa chemise de nuit. Il sort discrètement dans la cour, ouvre la porte du poulailler et ligote le coq pour l’empêcher de chanter à l’aube et gagner ainsi du temps. Jeannot ne tarde pas à partir, mais la forêt est sur ses gardes...



Deuxième partie

Jeannot galope sur son beau cheval blanc, suivi d’un page. Une fois arrivé au château, il est accueilli par son personnage favori : le Chat botté. Celui-ci joue le rôle d’intendant et de conseiller artistique du prince : il fait son possible pour le divertir comme il se doit. Ce passage est l’occasion d’une mise en abyme, puisque les histoires sont mises en scène au sein du conte lui-même : certaines Fables de la Fontaine, qui introduisent des personnages d’animaux, et Cendrillon. Le prince tombe amoureux d’elle, mais il n’échappe pas aux lois du conte : elle s’enfuit dans son beau carrosse, laissant derrière elle sa pantoufle de verre. Le Chat botté, voyant la déception du prince, suggère de partir à sa recherche. À peine a-t-il le temps de ramasser le fragile soulier, qu’une pie voleuse l’emporte au loin dans son bec. Le prince monte sur son cheval et se lance à sa poursuite.



Troisième partie

Jeannot galope plusieurs lieues derrière la pie, espérant la capturer et récupérer le soulier de verre. L’oiseau le mène jusqu’à la ferme familiale où sa mère désespère de revoir un jour son fils et le grand-père se plaint de ne plus pouvoir labourer. Malgré les mises en garde de la fleur magique, Jeannot décide de renoncer à son cheval pour en faire don à son grand-père. Il perd donc tout ce qu’il a, et de prince redevient le petit garçon qu’il était avant son voyage merveilleux.



Les marionnettes

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Un monstre de la forêt
Marionnette présentée à l’exposition « La forêt de mes rêves », Galerie d’art du Conseil général, Hôtel de Castillon, Aix-en-Provence (du 29/10/2010 au 28/02/2011). Photo : πℜ

Dans Fleur de Fougère, Starevitch réutilise des marionnettes qui sont déjà apparues dans des films antérieurs. Tout d’abord, c’est le Chat botté que Jeannot rencontre une fois arrivé au château. Il organise pour divertir son prince, alias Jeannot, un spectacle où figurent des personnages sortis tout droit des livres que sa mère lui lisait. Une longue séquence met en scène successivement, dans de très brèves scènes, les animaux des Fables de la Fontaine : le corbeau, le renard, la cigogne, le loup, l’agneau, le bœuf, le crapaud, la cigale et la fourmi. Peu de temps après, Jeannot rencontre Cendrillon lors d’un bal. Ainsi « [...] reviennent à l’écran des histoires connues jouées par les mêmes héros comme dans une dernière revue, ou lors d’un dernier rappel. En cela, Fleur de Fougère pourrait être vu comme le film testament d’une époque : dernier film libre, dernier conte, dernière évocation indirecte de la Lituanie, dernière humanisation des marionnettes animales, rappel de l’œuvre accompli. » [8].

Ces marionnettes d’animaux s’inscrivent dans la tradition du dessinateur et caricaturiste Grandville, célèbre pour ses dessins d’animaux humanisés [9]. Grâce aux possibilités qu’offre l’animation en volume, Starevitch ajoute à ses personnages toute une gamme de sentiments : « la respiration, la transpiration, les rictus, les désirs, les sentiments, le courage, l’ambition, la ruse, le doute, la peur, la lâcheté [...] » [10].

La légende de la « fleur de fougère »

Le film de Ladislav Starevitch s’est inspiré du conte polonais éponyme (Kwiat paproci) de Josef Ignacy Kraszewski [11] (1812-1887).

Originaire des pays de l’Est, la légende de la fleur de fougère apparaît dans une des premières œuvres de Gogol : la nouvelle intitulée La nuit de la Saint-Jean, dans le recueil Les Veillées du hameau que le jeune écrivain publia à Saint-Pétersbourg en 1831 sous le pseudonyme de « Panko le Rouge, éleveur d’abeilles ». Dans ce récit, la fleur de fougère est une plante nocturne et diabolique : la cueillir n’apporte qu’un bonheur factice et équivaut à sceller un pacte avec le diable. Le héros devient criminel et amnésique. Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’une telle plante ait stimulé l’imagination de Gogol : les spores visibles sous les feuilles d’un grand nombre d’espèces de fougères se caractérisent par leur couleur rouge profond, ce qui a pu inspirer au romancier un rapprochement avec le sang [12]. Par bien des aspects, ce récit de Gogol s’apparente à la forme du récit fantastique (dans la veine de ceux d’Hoffmann par exemple), exploitant notamment les thèmes du diable, du double et de la mort, alors que le film de Starevitch appartient au registre du merveilleux.

Un peu de botanique...

Fleur de fougère est le titre d’un conte. L’expression a été véhiculée par d’anciennes légendes orales du monde slave. Elle appartient donc, par définition, sinon à l’univers du merveilleux, à d’ancestrales superstitions païennes. D’un point de vue biologique, la fougère est en effet une plante cryptogame, et par conséquent, dépourvue de fleur [13]. Seul le bourgeon formé par les jeunes feuilles peut évoquer la morphologie d’une fleur ; c’est ce qu’on appelle communément la crosse de la fougère. L’anatomie particulière de cette plante primitive, ne présentant ni graines ni fleurs apparentes, lui a valu d’être auréolée de mystère, et a très largement favorisé l’élaboration de légendes à son sujet.

La nuit de la Saint-Jean / Ivan Kupala

Dans le folklore slave, la fleur de fougère n’est censée apparaître que pendant la nuit de la Saint-Jean, c’est-à-dire la nuit du solstice d’été [14]. La cueillette de la « fleur de fougère » est l’un des éléments rituels de la fête Ivan Kupala (avec le feu, la danse, etc.). Elle devait apporter fortune et chance à qui la trouvait. Ce pouvoir magique la rapproche d’autres végétaux, comme par exemple la bruyère blanche pour les Écossais, ou le trèfle pour les Irlandais. Comment ne pas penser également à la Fleur bleue qui hante le rêve du jeune Henri Ofterdingen ?

[...] ce qui l’attira d’un charme irrésistible, c’était, au bord même de la source, une Fleur svelte, d’un bleu éthéré, qui le frôlait de ses larges pétales éclatants. Tout autour d’elle, d’innombrables fleurs de toutes nuances emplissaient l’air de leurs senteurs les plus suaves. Lui, cependant, ne voyait que la Fleur bleue, et il la contempla longuement avec une indicible tendresse. Il allait enfin s’approcher quand elle se mit soudain à tressaillir et à changer d’aspect ; les feuilles devinrent plus brillantes et se serrèrent contre la tige qui s’allongeait ; la fleur s’inclina vers lui et les pétales formèrent en s’écartant une collerette bleue où flottait un visage délicat [15].

Dans le film de Starevitch, plusieurs séquences mettent en scène la fleur de fougère comme un personnage à part entière. Sa première apparition a lieu dans la forêt, la nuit de la Saint-Jean : c’est là que Jeannot vient la quérir, en plein milieu d’un étrange sabbat où se sont rassemblées toutes les créatures sylvestres. Sa deuxième apparition a lieu dans la prairie ; elle confie alors à Jeannot qu’il peut grâce à elle obtenir tout ce qu’il désire : « Je vais réaliser tous tes désirs, mais n’en fais profiter personne sinon tu perdrais tout ». Enfin, lors d’une visite de Jeannot-prince à sa famille, elle lui rappelle la contrepartie de l’enchantement : « Ne donne rien, ou tu perdrais tout ». Ce n’est que plus tard que Jeannot brisera les charmes de la fleur en donnant à son grand-père son cheval blanc. Dans tous ces plans, la fleur de fougère s’anime et prend la forme d’un visage.

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« Je vais réaliser tous tes désirs... »
(Fleur de fougère, 1/3, 7’12’’).
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« Ne donne rien, ou tu perdrais tout... »
(Fleur de fougère, 2/3, 2’50").

Dans le film de Starevitch, la fleur joue un rôle ambigu : tenant d’abord le rôle d’adjuvant dans la réalisation du rêve de Jeannot, son rôle s’inverse à la fin de l’histoire au moment où il décide de briser le sort pour le bien des siens. La tradition l’emporte sur l’aventure, le réel social sur le rêve et les valeurs morales, humaines (charité, gratitude) sur l’individualisme. La fleur n’était qu’un leurre, un opposant au réel bonheur de Jeannot [16]. Cette hésitation entre deux existences (celle que Jeannot rêve, et celle qu’il vivait jusqu’à présent) apparaît de façon nette dans la représentation de l’espace narratif. Le rêve de liberté et de conquête de Jeannot se traduit à l’écran par des mouvements de progression, allant de la gauche vers la droite : par exemple quand Jeannot part dans la forêt, quand il rejoint son château à cheval, etc. L’événement qui inverse cette progression est le vol du soulier de verre par la pie – qui revêt désormais le rôle d’adjuvant. Elle oblige Jeannot à chevaucher tout son royaume à rebours, et c’est ainsi qu’il retrouve son foyer. Ce détour par le merveilleux aura appris à Jeannot que le bonheur qu’il cherchait en rêve existait déjà, tout près de lui. Nul besoin de le chercher ailleurs.

Bibliographie

- Céline Bayou, « “Ligo, Ligo !”, la nuit du solstice d’été », in Le Courrier des pays de l’Est, n° 1067 (2008/3), p. 124-128.
- Article « Fern flower », Wikipedia en anglais : http://en.wikipedia.org/wiki/Fern_flower
- Entretien avec la petite fille de Ladislav Starevitch, Béatrice Martin : http://pagesperso-orange.fr/ls/irfi...
- Angelo de Gubernatis, La Mythologie des plantes ou Les Légendes du règne végétal, p. 143-146.

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Notes

[1] Starevitch a défini cette technique dans un court texte intitulé Plastique animée, paru en 1946, et reproduit dans l’ouvrage de Léona Béatrice et François Martin : Ladislav Starevitch, 1882-1965, Paris, L’Harmattan, coll. « Champs visuels », 2003, p. 328-331.

[2] C’est la technique qu’utilise aujourd’hui l’équipe de Peter Lord et Nick Park au sein du studio Aardman Animations, avec pour support la pâte à modeler. Les films de Tim Burton utilisent quant à eux des marionnettes confectionnées à la main avec des matériaux plus élaborés (pour les armatures : matières plastiques et silicone).

[3] Ces films de 1909 sont les tout premiers de Ladislav Starevitch, d’où leur titre en polonais : Zycie Ważek et Walka żuków.

[4] Ceux-là, de 1911, sont de la période russe : Рождество у обитателей леса, Стрекоза и муравей et Месть кинематографического оператора.

[5] Le titre original est en français ; Ladislav l’a réalisé après s’être installé en France.

[6] Léona Béatrice et François Martin, Ladislas Starevitch (1882-1965), Paris, coll. « Champs visuels », L’Harmattan, 2003, p. 296.

[7] « Les pellicules couleurs, d’une façon générale, sont chimiquement beaucoup moins stables que les pellicules noir et blanc mais heureusement tous les films tournés en couleurs par Ladislav Starevitch ont pu être préservés en couleurs. Si dans le programme intitulé Le Monde magique de Ladislav Starevitch, Fleur de fougère est présenté en noir et blanc, c’est parce que la restauration et le tirage d’un film en couleurs restent plus chers que le noir et blanc, et qu’un distributeur peut privilégier la finance aux dépens de l’esthétique et du respect de l’œuvre de l’auteur », ibid., p. 296-297.

[8] Ibid., p. 309.

[9] Il a d’ailleurs collaboré aux Études de mœurs (1842). Il s’agit de la version illustrée des Scènes de la vie privée et publique des animaux, recueil auquel collaborèrent George Sand, J.P. Stahl – pseudonyme de Pierre-Jules Hetzel –, Balzac, Charles Nodier, Émile de La Bédollière, Jules Janin, Paul de Musset. Un des récits de Balzac, Peines de cœur d’une chatte anglaise, a été rendu célèbre par sa mise en scène au théâtre, avec masques et costumes, par Alfredo Arias.

[10] Ibid., p. 335.

[11] La seule édition que j’ai trouvée est une édition française pour enfants : Les plus beaux récits merveilleux, récits rassemblés par Vladimir Kovarik, Gründ, 1982 (1re éd.), 1997.

[12] J’y reviendrai dans un prochain billet.

[13] « Comme les champignons, la fougère se reproduit par les spores et ne fleurit donc jamais. » Céline Bayou, « “Ligo, Ligo !”, la nuit du solstice d’été », in Le Courrier des pays de l’Est, n° 1067 (2008/3), p. 124-128, note 3.

[14] La date peut varier selon les pays : voir à ce propos l’article « Midsummer » sur Wikipedia en anglais. La fête d’Ivan Kupala a lieu dans la nuit du 7 juillet dans le calendrier grégorien (New Style), ce qui correspond à la nuit du 24 juin dans le calendrier julien (dit Old Style).

[15] Novalis, Henri d’Ofterdingen/Heinrich von Ofterdingen, édition bilingue, Aubier, 1988, p. 73.

[16] Je reprends le classique schéma actantiel de Greimas.

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