Je ne sais pas pour vous, mais quand quelqu’un me touche, c’est souvent parce que je devine en lui l’enfant qu’il a été. D’ailleurs je n’y suis pour rien, Albin de la Simone ne s’en cache pas...

- Albin de la Simone au Café de la Danse, Paris
- par Sebastien B.
On l’a vu sortir d’une répétition avec son cartable (bon, c’était sans doute prémédité, mais ça marche pour moi), porter une veste rouge pétant assortie à la fourrure synthétique de son clavier ; il ne résiste pas à l’assaut des pains au chocolat, roule en scooter, et surtout, côtoie de drôles de créatures (une sirène sensuelle et possessive nommée Simone, un trio de sœurs végasiennes toxicomanes et hystériques, sans parler de toute la clique des pique-niqueurs : José Jambon, Francine Nappe, Hugo Table, Benjamin Pain, Anso Cisson, Frida Frigo, Marie Eau, Luc, Luke et Luque / les frères Transat [1]).
Bref, Albin, vous l’aurez compris, fait partie de ceux qui me touchent [2]. L’univers de l’enfance affleure dans plusieurs chansons sur un mode doux-amer où l’insouciance enfantine se heurte à la réalité absurde des grands. Dans la forêt d’Albin, les naïves jonquilles, crocus et perce-neiges se mêlent aux chardons et aux orties ; « [...] les deux lutins font une offrande aux deux ennemis qui les protègent » ; le bijou des contes de fées devient un misérable « diamant de verre poli », et la vie rêvée un « matelas de verre pilé » [3]. Cette chanson, derrière ses airs tranquilles et ses parfums d’innocence, résonne comme une charge contre la famille, le mariage, le divorce, avec tout ce qu’il faut d’ironie grinçante. Le refrain mené par les cuivres sonne un peu comme une plainte, avec un brin de nostalgie.
L’enfant terrible [4]
Dans certaines chansons apparaissent en filigrane des sujets aussi inattendus que le divorce (Ils cueillent des jonquilles), le suicide (Ton Pommier) ou la pédophilie (Notre homme). Autant dire qu’il s’agit de sujets graves pour qui est habitué aux thèmes consensuels de la chanson française [5]. Quant au microcosme organique de Il pleut dans ma bouche, il nous rappelle avec poésie la douleur solitaire d’une dent arrachée – prétexte au chagrin, sans doute, que l’enfant éprouve alors que « [s]es parents dorment dans leurs deux lits » ?
Se prêtant volontiers à l’auto-fiction, Albin nous fait avec J’ai changé le récit d’une enfance et d’une adolescence hautes en couleur, que vient couronner la scène de dépucelage décrite avec truculence dans Non merci [6].
La relation frère-sœur trouve son pendant, à l’âge adulte, dans celle du couple explosif homme-femme : qu’est donc la chanson Du bon côté, sinon la parodie sado-masochiste d’une triviale scène de ménage : « Claque des dents tant que tu peux car une à une je les scierai » ? Le troisième album réactive ces thèmes dans Vendéen, mais cette fois-ci c’est la revanche féminine : « Sans mes mains c’est pas permis / D’avoir de jolis SEINS / Sans mes mains que tu mutiles / Que tu coupes à la SCIE ». Dans ces chansons, Albin parle à la première personne, et s’adresse à sa partenaire comme dans un dialogue quotidien. Ce procédé facilite l’identification des auditeurs. D’ailleurs, les chansons populaires suivent souvent ce modèle d’universalité : plus elles sont simples, plus il est facile de s’y identifier [7]. Toute modestie mise à part, Albin sort du cadre, non seulement parce qu’il cède sans vergogne à une facétieuse provocation, mais aussi parce qu’il travaille énormément son texte, d’une rare densité sonore.
Masculin-féminin
Combien de fois rencontre-t-on, dans les chansons d’Albin, d’allusions grinçantes à la relation de couple ? Combien d’allusions parodiques à l’érotisme ou, à l’inverse, au sentimentalisme outranciers ? Certes, Albin nous prodigue des rythmes denses, des mélodies simples qui nous trottent dans la tête des jours durant, mais il n’est pas permis de manquer le texte. Ce serait un crime de lèse-poésie. Bien des détours de phrase valent qu’on y prête l’oreille : « D’abord, je le devine, vous vous refuserez à céder comme celles en qui je suis passé. » Et oui, il faut l’entendre, cette préposition culottée, aussi discrète soit-elle, dans Avant tout I want you (le drame d’un mariage arrangé, qui fait de l’homme et de la femme les caricatures d’eux-mêmes, sur fond de romance à l’eau de rose). « Quand j’aurai du temps, on ira courir mouillés dans le vent sans craindre le pire. / Alors enrhumés, on s’enfermera, on boira du thé et on copulera. » et dernière phrase « quand j’aurai du temps tu seras partie » (Quand j’aurai du temps) [8] ; les promesses, les projets, la famille et le sexe se bousculant dans la joie et la bonne humeur...
Les clichés amoureux abondent et viennent nourrir l’imaginaire déjanté d’Albin pour créer une nouvelle « comédie humaine », légère et facétieuse. Le motif de la lettre enflammée réapparaît souvent (Avant tout I want you, Les Piranhas, J’aime lire, J’avais chaud). Dans Avril 4000, on pourrait croire qu’Albin s’est inspiré de l’expression « l’amour rend aveugle » dans le refrain « nous ne verrons que nous » répété inlassablement, jusqu’à saturation, l’idéal fusionnel donnant lieu à un texte poétique étonnant. En tout cas, une chose est sûre, l’amour frise souvent l’absurde (Elle aime, Tu es là, Je te manque, Vendéen).
Le théâtre du corps
Comme Albin le reconnaît lui-même, le corps tient une place de premier plan dans ses chansons, qu’il s’agisse des textes ou de leur mise en scène lors des concerts [9].
J’irais jusqu’à parler d’une anatomie quasi fantastique, dans Délice et Simone notamment. Dans la première chanson, Simone s’apparente à une étrange sirène, d’où une mélodie trouble, criblée de tritons, nous laissant imaginer la danse sensuelle dont elle gratifie Albin. Ce « délice » musical s’élabore à partir de l’élément aquatique, qui concentre en lui-même tout le trouble et l’ambiguïté requis pour figurer la volupté. La créature, telle une algue mi-végétale, mi-humaine ou encore mi-humaine mi-méduse, laisse échapper de ses flancs alvéolés un exsudat vireux. Simone est une magicienne, une sorcière qui se fait un plaisir de cuisiner Albin. Son insidieuse féminité, que matérialisent ses « langues nodulées », le méduse : tel un « pacha transi », il est « prêt à mourir ». Dans le petit poème intitulé Simone, Albin est de nouveau transi, de froid cette fois puisque son ogresse marraine « [l’]enferme dans une chambre froide jusqu’au mois d’avril ».
Albin a, comme nous l’avons déjà évoqué, élaboré un mythe à partir de son patronyme. « Simone » est le nom d’une petite rivière de Picardie ; c’est elle qui a donné son nom à la drôle de créature apparue dès le premier album dans Délice. Elle a également fait une apparition remarquée dans le livret du deuxième album, imposant ses gribouillis sur le portrait d’Albin. Dans la généalogie des chimères d’Albin, on trouve, avant Simone, dans le premier album, le gang des piranhas terroristes (d’ailleurs victimes d’un Albin pyromane) : « Je crois bien qu’il y en a un géant qui joue dans le piano. » Les chimères d’Albin sont toujours mélomanes...
